Le début des années 2000 fut marqué par la fin de la démolition de la maison de retraite Sainte Anne d’Auray pour accueillir décemment les résidents, et par la construction d’un EHPAD permettant de satisfaire aux normes exigées en ce type d’établissement. Lorsque la date d’ouverture fut fixée au 1er juin 2007, nous avons déjà amorcé auparavant une réflexion sur la manière de nous insérer dans ce nouvel EHPAD.

Nous, c’est-à-dire, Geneviève PELLARD et moi-même, qui habitions déjà dans les vieux locaux de Sainte Anne depuis plusieurs mois, et nous retrouvions Geneviève DUBUS et Geneviève LAVERGNE qui habitaient à Bagneux et qui devaient entrer à l’EHPAD à son ouverture du fait du retrait de la communauté de Bagneux.

Nos échanges étaient cohérents, car nous avions des références communes sur lesquelles appuyer notre réflexion : nous étions pétries des paroles fortes de Mère Guillemin, des textes de Vatican II sur l’insertion des chrétiens dans le monde, de nos nouvelles Constitutions en 2004, et bien évidemment de notre vécu dans des quartiers défavorisés et sensibles, en HLM, Gennevilliers, Bagneux, entre autres. Nous y avions vécu de fortes solidarités et nous savions ce que nous avions reçu de cette proximité avec les pauvres. Nous avions donc toutes les quatre le même désir : vivre notre retraite parmi les résidents et non dans une communauté « à part », toutefois nous étions d’accord pour être partie prenante de la grande communauté, composée de sœurs aînées, très âgées, et de sœurs encore actives au dehors et au-dedans. Nous faisions part de nos réflexions à Elisabeth LACAU, alors visitatrice, qui nous encourageait dans cette démarche d’insertion. Chacune de nous avons donc écrit au directeur, Monsieur BELIN, et lui avons demandé d’être accueillies dans le nouvel EHPAD comme « résidentes » aux mêmes conditions de vie que les résidents laïques : chambre au milieu des résidentes, repas de midi au restaurant des résidents, participation aux activités, respect du règlement intérieur… être résidente au milieu des résidents. Monsieur BELIN comprit très bien, vérifia que la visitatrice était d’accord et acquiesça donc sans problème. Nous avons intégré l’EHPAD au 1er étage (40 chambres par étage) dans des chambres parmi celles des résidents laïques et avons pris de suite nos repas au grand restaurant situé au rez-de-chaussée. La communauté, elle, a occupé une grande partie du 3e étage avec salle à manger à part. Nous quatre avions décidé d’avancer au pas de la Providence et des événements, ainsi, par exemple, nous montions déjeuner avec la communauté les jours de fête, nous participions régulièrement aux célébrations eucharistiques, à certains échanges concernant le projet communautaire ainsi qu’à la prière du soir.

En juillet 2007, nous avons fait la petite retraite avec Jean Pierre BOURGET. Ce fut providentiel. En effet, nous étions d’accord pour que Geneviève DUBUS sollicité Jean Pierre et lui demande d’accompagner notre petit groupe dans notre nouvelle mission en EHPAD, expérience nouvelle pour chacune d’entre nous. Il accepta volontiers, lui-même ayant sa maman en EHPAD à Nantes. Nous nous sommes alors rencontrés régulièrement, Geneviève DUBUS était sœur servante, nommée en juin et installée en septembre à la fin du retrait de Bagneux. Puis 3 sœurs nous rejoignent : Jeanne GOMARD, venant de Cachan, Marie LAFFONT, venant de Melun, avec Eliane BORIES, qui ne pouvait participer au groupe en raison de son état de santé. Ainsi, nous avons, pas à pas, au fil des mois, établi le profil missionnaire de notre vie de Fille de la Charité résidentes parmi et avec les résidents de l’EHPAD.

Jean Pierre nous a fraternellement aidées à échanger sur les éléments clés à mettre en évidence, puis à pratiquer dans le vécu quotidien de l’EHPAD pour que notre présence au cœur de l’EHPAD soit une réelle mission vincentienne. Fraternité et solidarité avec les résidents, en particulier avec les plus fragiles et dépendants, humilité et simplicité dans les relations, proximité et petits services de voisinage, compréhension et soutien des personnels dans les difficultés qu’ils rencontrent, participations aux activités proposées, autant que faire se peut. Côté santé, témoignage simple et vrai d’une vie de foi et d’une pratique chrétienne, respect du règlement intérieur et refus de privilèges, parce que « sœurs ». Jean Pierre nous a aidées aussi à reconnaître la souffrance de la grande communauté qui avait été « spoliée » de la Direction de la Maison de Retraite, avec la mise en place de l’Association Monsieur Vincent, selon leur « ressenti », bien sûr.

En septembre 2010, le Seigneur nous a durement éprouvées : Geneviève DUBUS tombe gravement malade, et nous quitte le 26 janvier 2011 ! Jean Pierre fera de même le 12 février 2012, puis les sœurs de notre groupe nous quittent au fil des années : Geneviève PELLARD en janvier 2014, Marie LAFFONT en avril 2018 et Geneviève LAVERGNE en décembre 2018.

Comme dit le pape François aujourd’hui, nous avons voulu « sortir » de nos chambres et notre vécu trop personnel pour nous mêler à l’ensemble des personnes âgées de Sainte Anne. Comme le soulignait Jean Pierre, l’EHPAD est un lieu de souffrance et de grande pauvreté car, à la vieillesse s’ajoutent de nombreux handicaps dont la maladie d’Alzheimer. Nous avons vécu simultanément l’austérité de la démarche et la joie missionnaire qui découle d’avoir cherché à âtre fidèle à l’Incarnation jusqu’au bout (EG 21). Oui, il nous a fallu marcher à contrecourant, devenir des sujets qui interpellent, car nous étions vues comme des « dissidentes » (EG 90). Nous tenions au courant Françoise PETIT, qui avait succédé à Elisabeth LACAU. Nous défendions les résidents par notre manière d’être et par nos engagements : Geneviève participait au Conseil de Direction, Ghislaine au Conseil de Vie Sociale. Nous cherchions aussi comment manifester notre solidarité au personnel qui nous servait.

Le pape François résume le contexte dans lequel nous vivons depuis des années : économique, politique, culturel et même religieux, rendant difficile le développement humain et social. N’est-il pas de notre responsabilité de Filles de la Charité de marcher humblement et simplement avec l’Association Monsieur Vincent sur les traces de notre Fondateur ? Ne serait-ce que par de petits gestes, de petits mots, à notre portée maintenant ! L’EHPAD est notre Nazareth, nous l’avons intégré dans le cheminement avec Jean Pierre et Jésus a vécu silencieux durant 30 ans.

Aujourd’hui notre recherche a commencé à porter des fruits avec l’aide du Seigneur et de celles qui nous ont quittées, et qui ont toute notre reconnaissance. Nous sommes toutes envoyées en mission à sainte Anne d’Auray par la Compagnie ; les plus valides sont accueillies au Foyer du Sacré Cœur, aménagé en conséquence, les plus handicapées sont accueillies à l’EHPAD après avis du médecin coordinateur de l’établissement. Nous y sommes alors « résidentes », partageant totalement la vie des autres résidents avec une chambre à n’importe quel étage, celle qui se libère juste avant une entrée. C’est là que nous cherchons à être toutes données à Dieu pour l’amour de Jésus Christ et des pauvres, en étant le plus fraternelles possible avec le personnel, les résidents, en particulier les plus démunis et attentives à leur famille.

« Bien vieillir ensemble, osons » : tel est le projet de l’Association Monsieur Vincent dans lequel nous inscrivons tout naturellement le nôtre. Sœur Odile CASTILLON, entrée il y a un an et demi dans l’EHPAD, s’est intégrée avec les résidents avec la même visée missionnaire que la nôtre. Nous nous retrouvons régulièrement avec les sœurs du Sacré Cœur, qui sont 5, dont Monique GAUTHIER, notre sœur servante, pour un temps de détente, d’échange et de prière.

Bientôt nous aurons les assemblées domestiques. Nous pensons que le partage de vie en EHPAD est un des appels de notre temps pour des Filles de la Charité ayant à poursuivre leur vie avec telle ou telle dépendance. Puissions-nous y répondre en fidélité à saint Vincent de Paul et à sainte Louise de Marillac. (C 12a)

Sœur Ghislaine DUPONT