Faute d’être à ma porte une cinquantaine de migrants sont arrivés au sous sol de mon immeuble (de 80 mètres de long), pour la trêve hivernale qui s’est prolongée fin juillet avec la pandémie du coronavirus. D’où viennent-ils ? : Niger, Nigeria, Angola, Burkina Faso, Mali, Arménie.

 

De nombreuses familles sont arrivées à Evreux avec des enfants de 2 à 8 ans, ainsi que des femmes seules, dont quelques-unes enceintes.

 

Ce lieu, auparavant loué au Secours Populaire, fut une belle opportunité pour Monsieur le  Préfet et pour l’association « Accueil Service » d’en faire un lieu d’hébergement car, comme partout, le département manque de structures d’accueil. A la hâte, salariés, bénévoles et petites mains, ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour rendre  plus viable cet endroit.

 

Dans cet espace quelques grandes pièces ont été rapidement transformées en dortoirs pour10 à 15 personnes. « Accueil Service » a entrepris des travaux d’urgence afin d’assurer le minimum d’hygiène pour tous : poses de WC, douches, aménagement d’espace pour lave- linge, cafétéria avec micro-onde pour le petit déjeuner et les  repas du soir. Il était Important que cet espace soit agréable afin que chacun puisse l’utiliser dans la convivialité.

 

Le jour de l’ouverture : les 5o lits, pour la plupart neufs, munis de draps, couettes, couvertures, attendaient petits et grands pour une première nuit dans un lit bien chaud. Un veilleur  assurait les nuits, en prenant  soin du bien-être de tous.

 

L’équipe, en journée, prenait le relais en indiquant les lieux et services, ou chacun pourrait se renseigner pour les différentes  démarches d’asile, et autres.                                                                                                            

 

A 8h30 les familles et tous les hébergés étaient  priées de sortir de la structure, (ouverte seulement en accueil de nuit) : situation difficile à comprendre  quand  on arrive d’un autre pays !

 

Que faire durant la journée ? Où aller ? A la médiathèque, ou bien rencontrer un compatriote. La majorité d’entre eux passaient les journées dans les grandes surfaces. Les mamans avec  enfants étaient prises en charge par « Accueil Service » jusqu’à 17h30, heure du retour pour  tout le monde au sous-sol. Le repas du soir était composé uniquement de casse-croute, de plats préparés, de salades, de pain, yaourts, etc… Ces achats étaient à la charge des familles.

 

Le 16 mars l’épidémie est venue surprendre le monde entier. Nous avons été invités  à rester chez nous. A l’injonction du gouvernement, le Préfet a autorisé les migrants  à rester dans l’hébergement. Les « Restos du cœur » et deux  bénévoles d’ « Accueil Service » ont alors assuré la  restauration midi et soir.

 

Les fenêtres de l’appartement où je loge, donnent sur un sympathique bosquet aménagé. Notre Normandie n’a pas manqué de soleil, et les enfants ont pu heureusement se dégourdir les jambes  matin et soir.

 

Présente au milieu de ce monde en exode, grâce à la proximité de voisinage, chère aux Filles de la Charité, j’ai pu tisser des liens, et avant le confinement organiser un chantier solidaire à l’abbaye du Bec Hellouin. La Communauté des moines ne pouvant plus assurer le nettoyage des bancs de la chapelle, nous avons rendu ce « service » avec  trois migrants.

 Ce chantier « solidaire » a permis de briser l’ennui de ces hommes, de créer des liens fraternels, de rendre un service. Ces trois hommes, les moines et moi-même avons été heureux de cette expérience.

  

Quand je prends le temps d’écouter le récit douloureux. De l’un ou l’autre, je découvre qu’ ils  arrivent de pays en guerre, de pays où la vie au jour le jour devient intolérable, le stress  s’installe, l’avenir est compromis.

 

Samuel et Susana sa femme, me disent en confidence « nous savions notre prise de risque en quittant le pays, mais pour l’avenir des enfants il le fallait».

 

La bible nous relate bien des situations semblables. L’Humanité serait- elle toujours en exode ?

  

 

                                                                                                                               Sr yannique  Frehart                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           

 

 

 

 

REFLEXIONS DU PERE ABBE DU BEC HELLOUIN à l’ occasion de ce chantier (du nettoyage des bancs)

Samuel, Matumona, Caetano sont arrivés à l’Abbaye ce lundi matin avec Sœur Yannique, pour trois jours, avec mission de nettoyer les bancs de l’église.

La dernière fois, quatre jeunes en réinsertion après quelque temps de détention, avaient rempli la même mission, avec la même détermination et la même bonne humeur, Sœur Yannique étant toujours la cheville ouvrière de ce chantier à risque, celui de se décourager : des bancs de 80kg à sortir de l’église, à gratter à la paille de fer, à nettoyer à l’essence de thérébentine, à remettre en place, 60, à 65 fois…Un vrai travail de bénédictin, que nous ne sommes plus capables de réaliser nous-mêmes !

Nos trois bénévoles viennent, le premier d’Arménie, les deux autres d’Angola. Tous trois sont chrétiens. Les trois aussi logent la nuit seulement , dans le sous-sol d’un immeuble où ils sont entassés à cinquante, hommes femmes , enfants. Le jour, ils marchent, pour se prémunir du froid jusque vers 18h,19h heure de la réouverture de l’hébergement.

POURQUOI SONT-ILS VENUS CHEZ NOUS ?

Etaient-ils obligés ? Pensaient-ils trouver ici des conditions de vie meilleures que chez eux ? Je ne peux répondre à ces questions, chaque situation étant particulière et unique. Demain, avec le réchauffement climatique, cela risque d’être encore plus dramatique.

Autrefois, le droit d’asile était sacré, surtout dans les églises ; aujourd’hui, l’ampleur des migrations soulève des problèmes inédits et terribles. Jusqu’où peut-on accueillir, si on n’est pas en mesure d’assurer suite et appui à ces hommes et ces femmes en pleine détresse ?

Rappelons-nous que nous descendons des vikings, d’autres migrants qui eux, détruisaient tout sur leur passage, imposant de force leurs lois et leurs coutumes. Nous sommes leurs descendants et l’actualité appelle des réponses appropriées à cet afflux de migrants d’un nouveau genre. En attendant, ils arrivent en masse et si l’on est en droit de leur demander de respecter notre ordre, on a aussi le devoir de faire ce qu’il faut pour les accueillir dignement. Les pouvoirs publics ne sont pas inactifs et font ce qu’ils peuvent, chacun de nous peut aussi apporter sa contribution à leur intégration, une fois leur situation régularisée.

 Nous n’avons pas tous 64 bancs à nettoyer dans notre maison, mais nous avons des églises, des locaux paroissiaux, des espaces communaux, et de l’imagination. En plus, Samuel, Matumona et Caetano sont, sous un look pas très monastique, fort sympathiques et efficaces. Evidemment, ils sont encadrés  mais avec quel respect et quelle fermeté à la fois.

Frère Paul –Emmanuel
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