Le 19 siècle fut le siècle missionnaire par excellence. Dans cette véritable épopée, la France jouera un rôle de premier plan. L’Eglise de France, purifiée dans le sang des martyrs après les terribles épreuves de la période révolutionnaire, va connaître un élan extraordinaire, peut être sans équivalent dans l’histoire de l’Eglise. Jusqu’au milieu du XXème siècle, la moitié des missionnaires catholiques dans le monde étaient français ! Au Vietnam, en Chine, en Corée, en Océanie, en Afrique mais aussi dans l’empire ottoman, les prêtres et religieux français vont semer le “bon grain” de l’Evangile par la prédication ou par la charité.

Parmi les congrégations françaises qui ont eu en Turquie, et spécialement à lzmir, un rayonnement particulier, il est impossible de ne pas mentionner les Filles de la Charité. Comme la plupart des ordres français, au début du XIXème siècle, cet ordre connaît une fabuleuse renaissance. “La Charité de Jésus crucifié nous presse”, telle est la devise de la congrégation fondée par Saint Vincent de Paul et Sainte Louise de Marillac. En 1838, au lendemain du centenaire de la canonisation de leur fondateur, s’ouvre la première ligne régulière de navigation entre Marseille et Constantinople.. L’heure était venue de fonder dans cette partie du monde !

Mais l’entreprise fut loin d’être aisée. ll y eut étrangement des réticences du côté des autorités religieuses et politiques françaises. Certains considéraient qu’ouvrir des écoles pour filles étaient inutiles. Le vieux supérieur des Lazaristes “vanta la simplicité des sœurs à l’abri de l’ignorance, déplora l’imprudente diffusion de l’instruction surtout pour les filles. ll suffit, pensait-il, …que la capacité de leur esprit se hausse à connaître un pourpoint d’avec un haut de chausse.”

On craignait aussi d’appeler des sœurs dans une société musulmane. “Lancer en plein monde musulman où les femmes se cachent, ne sortent que voilées, lancer à travers les rues des filles !..des Vierges !..à visages découvert !…quelle témérité ! Pour ne pas dire quel scandale !”

D’autres craignaient que les sœurs apportent “l’européanisme, c’est à dire la civilisation moderne avec tous ses mauvais côtés : “les romans, les journaux, la mauvaise presse, le théâtre, etc…donc la ruine des sœurs et de la religion.”

Mais d’autres considéraient que, “les éléments de lecture, de l’orthographe et du calcul n’étaient pas fatalement une source de corruption. A côté des missionnaires. les Filles de la Charité prêcheraient éloquemment la religion du Christ par le spectacle de leurs œuvres : elles moraliseraient les jeunes filles, elles évangéliseraient les pauvres, les malades, les prisonniers…”

Une personne, envoyée par la providence, jouera un rôle fondamental pour l’installation des soeurs : M. Leleu, un Lazariste qui, en 1838, était nommé Visiteur provincial et préfet apostolique. ll était ému de la situation de la femme dans ce pays où, constatait-il avec regret, la majorité de la population estimait que “l’instruction est nuisible à la femme ou tout au moins inutile”. Devant ces états de fait, M. Leleu pense qu’il y a une réforme à faire et que pour cela, il faut associer les Filles de la Charité à l’oeuvre de la mission de Turquie où les frères Lazaristes étaient déjà à l’oeuvre depuis la fin du XVIIIème siècle. Les uns travailleraient par la prédication, les autres par la charité. Les sœurs commencèrent à fonder à Constantinople une école pour filles en juillet 1939.

Quelques mois plus tard le 9 décembre 1839 ce fut à lzmir : “leur arrivée fit sensation : on n’avait jamais vu en Turquie de telles femmes non voilées circulant librement dans les rues, instruites comme des savantes et habiles comme des médecins.” Leurs habits aussi étonnaient : “grand fut l’empressement des Smyrniotes pour voir les sœurs, il n’eut d’égal que leur étonnement à la vue du costume, il leur parut si singulier qu’ils le déclarèrent magnifique pour le carnaval !”
M
ais ” dès le lendemain de leur arrivée, les soeurs reçurent la visite de quantité de familles qui les prièrent, mains jointes, larmes aux yeux de recevoir leurs enfants.” Au bout d’un mois il y avait déjà 250 inscrites…

Les œuvres des sœurs connaîtront un accroissement considérable en très peu de temps. En 1902 on comptait 95 soeurs dans la seule région d’lzmir… Elles tenaient 7 maisons : Providence, Hôpital Français, Saint Antoine, Coula, Buca, Bornova, et Aydin, et une annexe à Göztepe. Ce qui faisait 2 hospices ou hôpitaux; 4 orphelinats, 7 écoles de garçons et de filles…entre autres. 

Œuvre immense dont il ne reste que le souvenir aujourd’hui. Les annales de la congrégation racontent les épreuves innombrables traversées par ces soeurs durant la première guerre mondiale et pendant la guerre gréco-turque et l’incendie d’lzmir qui a suivi : privations, prisons, expulsions, incendie, période trouble où elles se sont dépensées sans compter pour aider les pauvres, les réfugiés, les orphelins, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, dans des conditions dantesques. Leur héroïsme ne doit pas être oublié. Cela ne l’est pas au ciel, certainement.

Père Gabriel Ferrone

Sources: Rinaldo Marmara, “Les Levantins de Smyrne au 19’siècle”… Qui puise lui même ces informations dans les ” Annales de Ia mission. “

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