Lundi, en tout début d’après-midi, j’arrive à l’unité de soins palliatifs à Saint-Denis, lieu où le Seigneur m’envoie auprès des personnes malades, de leurs proches, du personnel, en lien avec l’équipe d’aumônerie de l’hôpital voisin dont dépend cette unité.

Au moment des transmissions, les membres du personnel m’informent que Monsieur B. est de retour dans le service et qu’il ne peut désormais plus du tout quitter son masque à oxygène.

Je m’apprête à débuter les visites par lui quand, juste devant sa chambre, je sens au fond de moi un appel à visiter d’abord les autres personnes pour terminer par lui et prendre ainsi le temps nécessaire jusqu’au bout sans être « presser intérieurement » en pensant aux autres personnes à visiter.

Lorsque j’entre dans la chambre de Monsieur B., il est 15h. Je précise l’heure car cela va avoir une incidence.

La dernière fois que Monsieur B. avait été hospitalisé dans le service c’était pour stabiliser ses douleurs et permettre à son épouse de se reposer un peu. Nous nous étions rencontrés et il m’avait demandé de pouvoir recevoir la communion. Sa sœur lui portait également la communion une fois par semaine. Lorsque je le visitais, nous partagions la Parole de Dieu du jour et je lui laissais la page d’Évangile du « Prions en Église » pour qu’il puisse continuer de méditer tranquillement après mon départ. L’installation était à ajuster avec soins car il ne pouvait ni se servir de ses bras, ni se replacer lui-même, à sa convenance, dans son lit.

Un peu avant l’annonce de son retour prochain chez lui, à la maison, son partage m’avait interpellée. Je lui avais alors demandé s’il souhaitait le passage d’un prêtre pour recevoir le sacrement de la réconciliation. C’était en effet ce qu’il voulait m’expliquant que c’était plus discret pour lui de vivre cela à l’hôpital.

Puis Monsieur B. avait rejoint son domicile jusqu’au jour où il a été de nouveau accueilli dans l’unité de soins palliatifs en raison de son état de santé qui s’était détérioré.

 

J’entre dans la chambre. Nous nous saluons. La seule possibilité pour lui de communiquer passe par le clignement de ses yeux, un très léger mouvement de tête et par la prononciation de quelques mots à de très rares moments. Il ne peut bouger aucun de ses membres.

Cet homme a une grande dévotion à la Vierge Marie. Je lui propose de prier le chapelet près de lui. Il acquiesce. Puis, je vois qu’il essaie de me dire quelque chose. Ses yeux regardent dans un coin de la chambre où il y a un crucifix, une bougie de Notre-Dame de Lourdes et une image de la Pastorale de la Santé. Je crois comprendre qu’il souhaite que j’installe tout cela près de lui comme nous le faisions lorsque nous partagions la Parole et qu’il recevait la communion.

Ses yeux, sa tête s’agitent encore. Désormais, il semble regarder dans un autre coin de la chambre. Là où il y a l’horloge. Je ne comprends pas. Il essaie maintenant malgré le gros masque posé sur son visage de m’exprimer verbalement sa volonté. Je me rapproche au plus près parfois en collant mon oreille, parfois en regardant ses lèvres pour tenter une lecture labiale.

Je vois les efforts considérables de cet homme qui veut me faire connaître son désir mais je ne comprends toujours pas. Il persévère de longues, très longues minutes. Il insiste. C’est donc important. Je suis démunie. Il s’essouffle de plus en plus quand l’Esprit Saint, Lui, souffle fort ! J’entends « Mi-sé-ri-cor-de » et là, d’un coup tout s’éclaire !

Il me montrait l’horloge parce qu’il était 15h. 15h, l’heure du chapelet de la Miséricorde. Merci mon Dieu !

Les nouvelles technologies sont très précieuses ! Je n’ai pas avec moi la prière du chapelet de la Divine Miséricorde (et ne la connais malheureusement pas par cœur !) mais je tire mon téléphone portable de la poche et débute la prière. Il est heureux. Nous sommes heureux. Nous nous sommes compris. Nous prions ensemble.

C’est le dernier jour où j’ai eu la grâce de croiser son regard et d’entendre le son de sa voix.

Les autres jours, il m’a été donné de prier avec ses deux sœurs animées d’une foi véritable et communicative. Elles l’ont accompagné fidèlement jusqu’au bout. Quel amour ! Quel témoignage !

 

Sœur Émilie BOULET, communauté de la Courneuve
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