La misère, nous y sommes tous confrontés par notre quotidien, et par l’annonce des situations dramatiques, politiques et sociales, de tant de populations.

Qu’est donc devenue notre planète conçue avec tant d’amour, de délicatesse afin que chacun puisse, selon son identité, s’y développer harmonieusement ?

Je réponds à l’invitation qui m’est faite, d’exprimer en cette journée de « La Misère » quelques aspects du quotidien, celui de mon vécu, dans une  Cité Marseillaise, Campagne Lévêque, frappée de plein fouet par la crise des dégradations économiques et sociales…

Comment y ajuster le « Servir et contempler Jésus-Christ en la Personne des Pauvres » aujourd’hui dans cette situation sociale en pleine effervescence.

Lors d’une journée paroissiale nous étions invités à nous situer dans l’essentiel de notre mission (sous forme d’affiche) voici mon expression :

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           A la suite de Vincent de Paul

                                                   

          

      Vivre en proximité d’habitat,

      Être et agir,

      Au cœur des précarités

 

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Pour un Vivre Ensemble Harmonieux et Solidaire

   

* Vivre en proximité d’habitat pour y développer des relations fraternelles et solidaires.

* Être comme chacun, soumis aux mêmes aléas de la Cité. Être de Campagne Lévêque, accepter, aimer cette identité reconnue et affirmée. Mais être pour le « Service et la Rencontre ».

                Service du Frère,

                Rencontre du Christ.

* Agir. Au cours des années, sollicitée par les événements, je me suis recentrée prioritairement sur l’Amicale des Locataires, la CNL (Confédération Nationale du Logement).

Pourquoi ?

Parce que l’Amicale est au cœur des problèmes du logement et du Vivre Ensemble de la Cité Campagne Lévêque, 806 logements, entité, dans le quartier Saint Louis, 15ème arrondissement, Marseille Nord Est, secteur du Littoral. Une entrée par le bas, une autre par le haut. Cité traversante, close sur elle-même, surplombant par une vue imprenable la Méditerranée, mais cependant en lien constant avec le quartier.

Comme l’exige la vie associative, les rapports d’activités traduisent chaque année la réalité de l’évolution de la situation et des réponses apportées.

 

Voici donc quelques aspects de notre rapport d’activités fin 2019

Au cours de cette année, nous avons vu s’amorcer de nombreux changements… il nous a fallu assumer et assurer ces nouveaux défis.

…. Au quotidien, nous avons vu s’installer de plus en plus prégnantes les incivilités, non-respect de l’environnement, dépôts d’encombrants lourds, jets renforcés d’ordures par les fenêtres, détérioration de l’habitat …Restructuration et redéploiement des réseaux de drogue…réapparition d’un réseau de drogues dures.

.… L’arrivée massive d’un nombre impressionnant de squattes a fortement perturbé les relations de voisinages, incompréhension, agressivité, rejet. Tout un renforcement du sentiment d’insécurité et de peur faisant basculer sur ces populations les causes et les conséquences de toute une partie des dégradations matérielles et relationnelles de la Cité. Feux sur les balcons qui éclatent brusquement en pleine nuit, suite à un mégot qui se consume lentement. Lumières extérieures ou sur les paliers volontairement détruites ou volées, plongeant une partie de  la cité dans le noir complet….

…. C’est sur cet aspect de l’afflux massif de ces populations que nous constatons le silence des pouvoirs publics et la complexité des gestions mafieuses des populations fragilisées. Nous avons dû répondre à de nombreuses sollicitations concernant notre position. Une interpellation parmi d’autres.

C’est ce voisin, même entrée, rencontré chaque jour très amicalement, de gabarit impressionnant, Malgache bien noir, aujourd’hui il sonne à la porte, visiblement très en colère. Il interpelle : Ça va ?  oui merci et vous ? Eh bien moi, ça ne va pas du tout, qu’est-ce que vous faites avec tout ce monde ? (deux familles squattent depuis quelques semaines dans notre entrée). Il s’approche de plus en plus près en élevant la voix. Je réponds : “eh bien, je vous assure que nous faisons ce que nous pouvons et même beaucoup, mais nous ne sommes ni la police, ni 13 Habitat, alors il nous reste à essayer de rejoindre leur humanité.” (intérieurement je me disais il ne doit rien comprendre à ce que je lui raconte !) silence ! puis j’entends un gros soupir, je le vois se reculer, baisser les bras et murmurer “c’est vrai !”. Il est reparti très calmement. Une demi-heure plus tard, je dois sortir, je traverse le parking et au loin j’aperçois mon fameux voisin agiter le bras et lancer très fort « Salut Madame notre représentante. » Quelle émotion et action de grâce !

 

En 2020, notre rapport d’activités signale : une accentuation des perturbations sociales et environnementales liées aux incivilités, à la recrudescence mafieuse des trafics de drogues, de logements…

Nous intensifions notre action :

Education Citoyenne par 

           – le Vivre Ensemble

           – l’Agir Ensemble.

et nous proposons la mise en place pour 2021, pour lutter contre les incivilités

– La reconnexion à la Nature et à l’environnement

 

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Découvrir ou redécouvrir l’émerveillement, le potentiel des richesses naturelles et environnementales, leurs bienfaits et leurs fragilités. »

Nous en avions perçu la nécessité et acquis la conviction par la  découverte  de documents tels que : ” Une  enfance  en liberté  – Protégeons  nos enfants  du syndrome de manque de nature ” de Richard Louv.

2021 : Quelques autres aspects
Le trafic de drogue. Nous assistons à une restructuration constante et à une explosion grandissante.
Le réseau mafieux des marchands de sommeil ou plus exactement les différents gangs.

 

Le trafic de drogue est en explosion constante malgré les assauts de plus en plus fréquents à toutes heures des services de police. CRS,GIGN cagoulé, la BAC souvent cagoulé également se succèdent régulièrement plusieurs fois  par  semaine,  tous  les jours parfois adaptant leurs stratégies aux évolutions des différents  réseaux.  Nous étions habitués ä voir la cité cernée et envahie par les camions de  CRS,  actuellement pour éviter les barrages, vieux meubles, containers en quinconce,  planches  cloutées, CRS, GIGN, BAC (tous surarmés) entrent au pas de course (de charge) par pelotons s’engouffrant dans des entrées ou poursuivant certains individus.

Et nous les habitants !… certains consentants, le réseau est le principal employeur, les guetteurs (les chouffs) sont des jeunes de la cité, la plupart passés par la case prison, un an, deux et plus souvent… remplacés par d’autres jeunes, arrivant sous contrat, de tous les coins de France. A la sortie de prison certains reprennent le service avec encore plus d’expérience et de conviction.

De nombreuses rencontres m’ont marquée. Une parmi d’autres particulièrement « Un soir, la nuit tombée, je remonte le trottoir tout défoncé. Devant moi, je n’avais pas repéré une silhouette, encore plus noire. Seuls deux yeux brillants sur un visage cagoulé. Je fais un pas de recul, puis me ravisant, je  refais un pas en avant,  saisie par ce regard, un beau regard, un regard profond. Je dis « tu ne veux pas qu’on te reconnaisse ? » « oui » « et toi tu me reconnais ?» « non, je ne suis pas d’ici, je suis de Nice, mais je ne suis là que pour 15 jours », « tu dois savoir qu’on y rentre facilement mais qu’il est plus difficile d’en sortir », « oui, je sais, mais ma mère est hospitalisée et je dois nourrir mes petits frères, j’ai pris mes précautions, mais madame faites attention, c’est dangereux ! » « oui, je sais, je suis prudente » « Merci madame, prenez bien soin de vous. »

J’ai encore profondément ancré ce beau regard et cette fraîcheur de cœur.

Ces rencontres sont source profonde de joies, d’émerveillement et de motivation.

 

Les réseaux mafieux des marchands de sommeil

Rapidement nous sommes passés de marchands de sommeil au trafic des différents gangs. Gangs organisés des populations de l’est, de Roms, de Gitans et de Nigérians.

De nombreux locataires affolés par les dégradations et les risques liés à la situation ont demandé des mutations, mutations devenues pratiquement impossibles maintenant face à la crise du logement. Ainsi, au fur et à mesure des logements libres, les squattes se sont organisés. Pour avoir un appartement il faut d’abord payer au chef du gang plus ou moins 800 à 1000E. Commencent alors les opérations pour défoncer les portes, trouver quelques vieux meubles, survivre, affronter le voisinage souvent hostile et ensuite payer chaque mois un loyer exorbitant. Opération souvent impossible ! Alors commencent les sévices, matraquage, expulsion, etc. Appartements ouverts à tous les vents qui deviennent pour certains des lieux de pillage, vols de chauffe-eau, lavabo, plomberie, fenêtres… Les appartements ainsi mutilés et de nouveau occupés sont pour le voisinage source d’inondations importantes souvent d’étage en étage… de compteurs trafiqués…de dégradations constantes, l’horreur !

Entre temps, bailleur, police font ce qu’ils peuvent. Et nous Amicale de même ! La détresse de certains locataires est extrêmement stressante.

Par la proximité, nous sommes témoins et nous découvrons qui de nos voisins coopèrent, qui est manipulé, qui est mis en avant « au front » pour camoufler les véritables acteurs….

Nous ne baissons pas les bras, mais le plus difficile est de lutter contre le défaitisme, la désespérance, en cherchant ensemble par quel point d’action nous pouvons avancer et inverser le cours des choses. Notre bailleur semble muselé par cette situation « invraisemblable » et ingérable.

Deux personnes de la Cité, un homme encore au travail et une jeune retraitée viennent d’accepter de s’engager et de venir travailler au sein de l’Amicale. Quelle belle réponse aux souhaits sans cesse renouvelés de voir se lever de nouvelles générations.

Qui donc est responsable ? Et comment nos quartiers où tant de personnes ont vécu des années de bonheur sont-t-ils devenus pour certains des lieux de peurs et de rejets ? Et cependant encore, un bon nombre de locataires aiment fortement leur appartement, leur cité et ils ont bien raison. Alors continuons de croire et d’agir sur tout ce qui est possible, et prenons en les moyens.

Le Père Bernard Devers sur RCF citait :

Dieu marche pieds nus pour ne pas briser le monde, dit le poète.

Alors quittons nos gros sabots !

 

Sœur Jeanne Régent, Marseille (Campagne Évêque)
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