Fin 2016, nous remarquons à la messe du dimanche soir, un homme seul, qui ne parle à personne.

André l’aborde et apprend qu’il est d’origine Kosovar, avec sa femme et ses deux enfants. Ils ont fait des demandes d’asile qui ont été refusées, et sont expulsés du C.A.D.A. d’Agen, où ils se trouvaient depuis quelques mois.

Ils ne peuvent pas revenir au pays. Ils ont été approchés par DAECH, (membres de la famille de Marie) qui a demandé à Alex de partir en Syrie. Celui-ci a refusé. Il a été retenu, torturé, menacé, ainsi que sa femme. Ils ont donc quitté leur pays et leur famille pour la France.  (décembre 2014)

Au Kosovo, cette famille vivait bien, Marie et Alex travaillaient beaucoup (Marie est coiffeuse, Alex, menuisier). Ils vivaient en ville, mais avait une maison à la campagne. L’argent ne manquait pas.

Ils ont payé les passeurs avec leurs économies et une aide de l’église de la paroisse de la ville où ils habitaient (au total 15 000 €).

Depuis Paris, ils ont rejoint Bordeaux, puis envoyés à Agen au Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile. 

Depuis leur expulsion du CADA d’Agen, nous les avons accueillis dans divers endroits, au sein de familles diverses, très généreuses (6 familles).

Alex et Marie ont deux enfants, Martine 17 ans et Didier 11 ans. Martine est une adolescente bien mal dans sa peau, qui fugue, ne se rend pas au lycée… prend le train sans titre de transport, par exemple ! Elle frôle à plusieurs reprises la police (alors qu’ils sont maintenant « clandestins »).

Les parents sont dans une très grande angoisse.

 

La providence à tous les carrefours !

 

En juin Martine s’en va en train sans titre de transport, avec une amie (Fatima), à Toulouse, puis à Bordeaux, où elles sont récupérées par la police. La mère de Fatima prévient Marie, qui se rend avec Fabienne (une bénévole) au poste de police de Bordeaux.

Le policier demande les papiers de la mère de Fatima mais pas ceux de Marie…. Un coup de chance, elle n’en a pas !

Dans notre groupe il y a le président national des Apprentis d’Auteuil. Il propose de faire entrer les deux enfants en internat à Bordeaux. À l’internat, il y a une place pour Martine, mais pas pour Didier. Pendant le rendez-vous avec le directeur, Marie insiste pour avoir une place en internat pour son fils. Le directeur répond qu’il n’y en a pas. Le téléphone sonne, le Directeur va répondre, et revient en disant « Il y a un désistement, je peux prendre votre fils ».

Étant recherchés sur Agen par la police, nous décidons de « cacher », cette famille, il nous faut trouver un logement hors département.

Au mois de juin, Anne rencontre son cousin Alain – qui habite en Gironde –  et qui part en vacances au Kosovo justement. Elle évoque alors l’accompagnement que l’équipe fait avec la famille, leur parcours, leurs difficultés…

En juillet nous allons accompagner la famille en Bourgogne pour un mois, chez leurs amis. En revenant, nous les installons dans des caravanes dans une grande propriété, en espérant trouver mieux pour le mois de septembre, dans un autre département.

 

 

 

 

Fin août, Alain le cousin, téléphone… l’auxiliaire de vie qui s’occupait de ses parents démissionne. Il demande donc si la famille d’Alex et Marie ne peut pas venir la remplacer, moyennant le logement gratuit…  à la campagne.

Nous les installons la veille de la rentrée scolaire.

 

« Hélas ! Messieurs et mes frères, jamais personne n’avait pensé à cela, l’on ne savait ce que c’était que missions, nous n’y pensions point et ne savions ce que c’était, et c’est en cela que l’on reconnaît que c’est une œuvre de Dieu » (XI, 169)

 

« Le pauvre M. Portail n’y avait point pensé ; je n’y avais point pensé non plus ; cela s’est fait contre toute mon espérance et sans que j’y songeasse en aucune façon » (XII, 7)

 

En 2015, l’Église de France demande aux chrétiens de France d’accueillir les Syriens en exil, en proie dans leur pays à la guerre. En Lot et Garonne, quelques chrétiens ont créé une association « Bienvenue », pour accueillir les Syriens chrétiens. Plusieurs mouvements d’Église trouvent cela restrictif car les Syriens musulmans souffrent autant… « Bienvenue » réussit à changer ses statuts pour les ouvrir à tous les migrants. Sauf que cette association n’accueille que les migrants en démarche de régularisation. S’ils sont déboutés, « Bienvenue » ne peut plus les prendre en charge.

Mais la plupart des migrants ne peuvent pas revenir dans leur pays, sans un risque de mort…

Alors le collectif (que nous formons) décide de créer une association qui accueillera et accompagnera n’importe quelle famille, ou personne qui a besoin d’aide pour vivre en France.

Entr’aidEToit est née en octobre 2018. Nous bénéficions d’emblée d’un héritage d’une personne ayant travaillé avec la communauté de Talence, et nous pouvons ainsi répondre aux besoins des familles en lien avec le Secours Populaire, les Restos du cœur, le Secours Catholique, le Réseau Education sans Frontière, Amnisty International, l’ACAT, le CCFD Terre solidaire, la CIMADE, la Pastorale des migrants…. Et en faisant appel aux dons de nos amis.

En novembre, au Secours Populaire, Bachir se présente comme nouveau bénévole. Il est Algérien, styliste de métier, et propose de s’investir au vestiaire. Petit à petit nous apprenons qu’il est venu en France avec un visa touristique (qui va se terminer). Son fils aîné de 7 ans est autiste ; en Algérie il n’y a aucune prise en charge. Il a aussi un autre enfant de 2 ans 1/2, sa femme Nadia est enceinte.

Ils vivent dans un studio de 25 M2, pour un montant de 415 € par mois. Bachir a tout vendu à Oran et a vécu jusque-là avec ses économies. Il est désespéré car la propriétaire lui a dit qu’elle allait augmenter le loyer.

Alors cette situation est apportée à Entr’aidEToit. 

Maka, une journaliste Géorgienne, menacée dans son pays est accueillie pendant 3 jours chez les Petites Sœurs des Pauvres. Jusque-là, cette communauté religieuse avait refusé d’héberger dans leurs nombreux locaux, des migrants.

Marthe, quelques jours plus tard, leur parle de la famille de Bachir, qui va se retrouver à la rue… alors la communauté ouvre un appartement pour la famille de Bachir.

« Jésus ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit :

L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur. Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui.     Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre ». (Luc 4,17–21)

 

Accueillir une famille venant d’ailleurs, ne s’exprimant pas très bien, n’est pas facile. Ce n’est pas simple non plus pour la famille accueillie d’abandonner toutes ses habitudes de vie sociale et familiale.

Mais devant la détresse et la souffrance que ces personnes ont traversées, les cœurs s’ouvrent, compatissent, les têtes réfléchissent, et les habitudes de vie se serrent, se bougent, s’ouvrent, offrent, donnent…

Nous sommes tous frappés par le comportement confiant, accueillant, souriant des migrants que nous accompagnons. Ils ne racontent que peu leur histoire…

Alors, croyants et incroyants se rejoignent pour réfléchir, pour agir, pour désobéir… pour oser une solidarité, une fraternité… dans l’humilité. Français et étrangers, acteurs de ces histoires,  nous partageons la pauvreté de notre manque de pouvoir, de nos manques de solution… alors quelques-uns s’adressent à Dieu comme le psalmiste :

« Garde moi, mon Dieu : j’ai fait de toi mon refuge.

J’ai dit au Seigneur : « Tu es mon Dieu ! Je n’ai pas d’autre bonheur que toi. »

Toutes les idoles du pays, ces dieux que j’aimais, ne cessent d’étendre leurs ravages, et l’on se rue à leur suite.

Je n’irai pas leur offrir le sang des sacrifices ; leur nom ne viendra pas sur mes lèvres !

Seigneur, mon partage et ma coupe : de toi dépend mon sort. » (Ps 15,1-5)

 

S’engager au service des frères est une belle histoire !

 

                                                                                         Les filles d’Agen, février 2019