Arrivée à Fribourg, le 1er mai 2016, comme « retraitée », mon souci fut de garder contact avec les exclus.
J’arrivais du Landeron (Neuchâtel) où durant 20 ans j’ai côtoyé le monde de la rue et des bistrots. Le père Luc Ruedin, jésuite, m’invite à rejoindre l’aumônerie de la gare.
Aubaine !
Mais concrètement, pour moi, ça se résume à écouter debout, ce que mes jambes ne supportent guère…Mais l’accueil est assez sympa, quand ils ne sont pas trop « imbibés »…
Coup de bol, vendredi, par 30°, j’ai trouvé une place assise. Survint Philippe que je reconnais. Il oublie l’entourage et me partage :

« J’ai fait 10 ans de rue, dormir dans les WC, les corridors, la forêt, tu vois à peu près. Ma curatrice m’a payé l’abonnement des transports pour un an. Elle en avait marre de l’abonnement mensuel que je troquais pour la drogue, la bière, etc… J’ai donc pris l’abonnement annuel et lui envoyé la copie en confirmation. Elle m’a procuré un studio et j’essaye une autre vie… mon père est décédé, il y a une ou deux semaines…
« – Tu l’as vu ? Tu as été à l’enterrement ? »
Si tu savais son style d’éducation…L’hiver il nous faisait sortir en slip, et au bout d’un moment les coups pleuvaient, même avec le nerf de bœuf….

Puis faut que je te dise : J’attendais pour traverser la rue et je voyais un petit papier shooté par les voitures et les bus. Je le ramasse, c’étaient 1000 balles. Je vais à la banque proche, ils vérifient, et à ma demande me donnent 500 Fr en billet de 20 Fr. Tu penses que je connais les copains de la rue, je distribue mes 20 Fr à ceux qui, comme moi, sont vraiment dans la dèche.
Et il y avait une maman qui passait avec un enfant qui pleurait pour avoir une glace. Elle n’avait pas d’argent. Je lui offre 20 Fr, elle hésitait… »

J’ai été saisie par ce partage de vie. Je me souviens d’avoir vu Philippe assis à terre avec une pèlerine. Il faisait la manche et sortait de prison.
Ces instants sont rares, mais qu’ils sont bons. Quand j’attaque les escaliers pour remonter à la communauté, je discute avec le Seigneur, le remercie puis analyse mon attitude. Je vois peu à peu où j’aurais pu intervenir ou prêter plus d’attention … excellent exercice pour mieux sentir le Seigneur lorsqu’il était aussi dans la rue, au bord d’un puits ou autre.
Je me sens privilégiée tout en étant limitée dans mes mouvements et ma mémoire.

 

 

Sr Véronique