Extrait du fonds d’archives de la Province de LILLE

 

Sedan est une commune située à une quinzaine de kilomètres de la frontière belge, dans le département des Ardennes.

L’histoire du Centre Hospitalier de Sedan remonte au début du XVIème siècle. En 1521, fut édifiée dans le quartier du Ménil la « Maison des Douze Apôtres » chargée d’accueillir et soigner les malades indigents de la Ville. La fondation changera de nom pour devenir, en 1528, l’Hôtel Dieu du Rivage, puis le Bureau des Pauvres en 1572.

En 1634, Frédéric Maurice de la Tour d’Auvergne, duc de Bouillon, prince de Sedan, est ramené au catholicisme par la princesse Eléonore de Bergh, son épouse. Sedan, ville protestante, devient catholique. Elle fait appel à Monsieur Vincent pour qu’il envoie des filles pour soigner les malades pauvres.

En 1641, deux Filles de la Charité arrivent, Sœur Marie Joly et Sœur Gillette à l’Hôpital, appelé alors « Maison des Filles de la Charité » jusqu’en 1696, puis « Hôtel de la Miséricorde ». L’hôpital reçoit les pauvres, des mendiants, des vieillards, des invalides, des enfants abandonnés.

En 1643, Louis XIII demande des prêtres pour Sedan. Saint Vincent est alors nommé Curé de Sedan à perpétuité le 8 septembre. Il la fera desservir par les Prêtres de la Mission qui occupent la maison 43 rue du Ménil. Ils y établissent un Séminaire, et chaque semaine ils donnent des conférences.

La Reine Anne d’Autriche obtient de Saint Vincent et de Sainte Louise de Marillac 4 nouvelles Filles de la Charité : Anne Hardemont, Françoise Cabry, Jeanne Marie et Anne Thibaut. Le 20 juillet 1654, Saint Vincent leur écrit une lettre d’avis et de recommandations avant leur départ : « Vous êtes choisies pour aller soulager les pauvres blessés au service du roi, et pour cela je crois qu’il sera bon de voir les raisons que vous avez de vous donner à Dieu pour bien vous en acquitter ».

Sœur Joly, envoyée à Stenay auprès des soldats blessés, meurt victime de son dévouement le 5 août 1657.
Elle est remplacée par Jeanne Christine Prévot.

En 1696, l’Hôpital est devenu trop petit. Turenne fait un don qui permit de racheter le Couvent des Capucins. En 1698, le 12 août, Mgr Letellier, Archevêque de Reims vient à Sedan bénir l’Hôpital, à condition que des Sœurs fassent la visite à domicile des pauvres et des malades de la Ville.

En 1699, Monsieur Huchon, Lazariste, Curé de Sedan, bénit solennellement la Chapelle qui devait servir de Paroisse pour tout le quartier.

Pour donner plus de stabilité à l’Hôpital, Louis XIV accepte que les pensionnaires, suffisamment valides, soient employés dans des ateliers à des travaux utiles : ils filent la laine pour la fabrication de draps ; ils filent aussi le coton ; ils tricotent des bas et en font au « métier ». Les ouvrages sortis de l’Hôpital peuvent être vendus. Un maître d’école est chargé de l’instruction gratuite des garçons et des filles.

Sont logés, nourris dans l’Hôtel de la Miséricorde, les pauvres, mendiants, vieillards, invalides, natifs du lieu, comme aussi les enfants orphelins ou nés de parents « indigents ». La population de l’Hôpital s’élève de 80 à 130 ; et 50 malades sont visités au dehors.

En 1700, une ordonnance de Louis XIV érige l’établissement en Hôpital Général. La communauté comprend six Filles de la Charité dont deux font des visites à domicile. En 1731, elles sont dix, puis quatorze en 1774. En 1793, sous la Terreur toutes les Sœurs quittent l’hôpital et se réfugient dans la maison de la Grand’ rue sauf Sœur Félicité (Anne Boisson). Elle abandonne la somme qui lui reste pour nourrir les affamés. Un homme veut l’arrêter mais il reconnaît celle qui l’avait soigné il y a 8 ans durant une longue maladie ; il dit à son entourage « Voyez-vous cette femme ? Qu’aucun de vous ne la touche ! Pour vous comme pour moi, elle est sacrée ».

Quand les Soeurs peuvent rentrer, une escorte de soldats va les prendre à la maison de la Grand’ rue où elles avaient dû se réfugier, et les ramène à l’Hôpital. La cherté extrême des vivres oblige la Supérieure, Sœur Forbras, « directrice des hôpitaux civil et militaire » à demander d’être déchargée du souci d’approvisionner la maison.

En 1801, avec le Concordat, la Paix revient. Les quatorze Sœurs se répartissent ainsi : la Supérieure est Econome, une Sœur aux militaires malades, une Sœur à la porterie, une Sœur à la cuisine, une Sœur à la lingerie, une Sœur à la boulangerie, deux Sœurs à la pharmacie, une Sœur aux filles, une Sœur aux garçons, une Sœur aux « vieux », une Sœur aux « vieilles », une Sœur aux malades, une Sœur à l’école gratuite.

En 1814, après la Campagne de Russie, de nombreux soldats sont frappés par la maladie et des centaines arrivent à l’Hospice de Sedan où toutes les salles sont encombrées.

Traité du 6 août 1839

Traité du 6 août 1839

Le typhus se déclare et exerce de cruels ravages. Sœur Félicité arrive à 65 ans ; les Sœurs veulent la soustraire au danger de la maladie mais elle accourt auprès d’eux pour les soulager. A côté des militaires, plusieurs Filles de la Charité meurent de cette épidémie.

Un contrat est passé entre les Supérieurs et les Administrateurs de l’Hôpital reconnaissant dix-sept Sœurs pour l’Hôpital. Il est spécifié que trois Sœurs seront chargées du Bureau de Bienfaisance.

A la guerre de 1870, les hostilités commencent non loin de Sedan. Rien n’a été préparé en vue de ces évènements, qui se précipitent de manière à rendre toute organisation impuissante. Le 1er septembre, c’est la désastreuse bataille de Sedan. Dans la nuit, 1 200 blessés arrivent dont 300 sont laissés dans la cour sur de la paille ! Les vieillards et les orphelins sont installés dans les greniers, la chapelle est transformée en ambulance. Français et allemands sont soignés…

Le 16 août 1901, suite à la Loi de laïcisation, une demande d’autorisation de la Communauté de Sedan est faite au Ministre de l’Intérieur sans résultat.
Lors de la cruelle guerre 1914-1918, les Filles de la Charité apportent à nouveau leurs soins aux blessés. Un des mutilés qu’elles avaient soigné a rendu ce témoignage : « qu’elles ne cessèrent de faire du bien aux blessés et qu’on ne pourrait sans une véritable ingratitude oublier leur sollicitude toute maternelle ». Médecins, ministres du Dieu de paix, infirmiers, infirmières, tous rivalisent de zèle, d’oubli de soi, d’attentions pour guérir ou du moins soulager les maux que la violence avait faits !

Le 6 novembre 1927, elles renouvellent leur demande d’autorisation. Le Président de la République, Monsieur Doumergue, et le Ministre de l’Intérieur, signent l’autorisation de la Communauté des Filles de la Charité à Sedan, au nombre de dix-neuf, pour le service de l’Hôpital.

En 1940, les autorités militaires demandent l’évacuation de toute la population… (voir le témoignage d’une Fille de la Charité ci-dessous)

En 1966, le Préfet des Ardennes a remis la croix de Chevalier de l’Ordre national du Mérite à la plus ancienne des Sœurs de l’Hôpital, Sœur Marguerite, pour ses 40 années de service à l’Hôpital-Hospice. Dans son discours, il souligne : « …Il s’agit de reconnaître l’immense dévouement d’une Communauté qui fût là avant l’Hôpital, qui fut là depuis que Saint Vincent de Paul, qui fut curé de Sedan, a voulu se pencher sur les malheurs des Sedanais en une période difficile où les guerres opposaient voisins et frères… »

En 1968, c’est le départ de la Communauté des Filles de la Charité qui a été au service des malades et des malheureux pendant 327 ans à Sedan.


Copie d’un témoignage de Sœur Stevenot, Fille de la Charité de Sedan
(fonds d’archives de la Maison Mère des Filles de la Charité)
Courrier à Sœur DECQ, Supérieure générale de 1940 à 1946

 

HOPITAL DE SEDAN – 06 AVRIL 1941

« Nous sommes rentrées à Sedan quatre de mes compagnes et moi-même, hier soir ; mais c’est dans une maison de louage que nous allons installer notre hôpital, 45 lits pour le début, car notre chère maison de Saint Vincent est occupée par une formation sanitaire, et ils ne veulent à aucun prix nous en rendre ne serait-ce qu’une partie.

Je ne puis vous dire ce que fut notre arrivée. La joie des habitants, tout le monde courait après nous, quelques minutes après notre descente du train, d’un bout à l’autre de notre pauvre Sedan en ruines, la nouvelle s’était répandue, et on accourait voir si c’était tout à fait sûr que nous étions rentrées.

Monsieur l’Archiprêtre ce matin au prône, a dit sa joie de notre retour : je suis heureux de revoir la blanche cornette, symbole de la charité, à nouveau les pauvres vont être visités, les malades bien soignés, puis trop émotionné il a été obligé de s’arrêter. Le Maire est déjà venu deux fois voir si nous avions à peu près ce qu’il nous fallait. Je savais qu’on aimait ici les Sœurs de St Vincent de Paul, mais j’ai pensé que vous auriez été bien consolée de voir tant de bonheur dans les cœurs des pauvres gens de Sedan !

Ici, c’est la ruine ! 80 pour 100 de maisons détruites, des quartiers entiers, la belle Eglise d’un faubourg de Sedan démolie, les casernes, les ponts, peu de maisons sont intactes, 7 000 habitants sont rentrés sur 18 000 ! Mais où loger les autres ? D’ailleurs Sedan est zone interdite et on y rentre très difficilement, le ravitaillement est nul, heureusement nous pourront nous fournir à Celles !

 

Hôpital-Hospice de SEDAN, évacué à l’Abbaye de CELLES-sur-BELLE (Deux Sèvres)

15 mai – L’évacuation de Sedan où la vie était très pénible depuis un mois, fut décidée précipitamment le vendredi 10 mai, à 9 heures du soir. Déjà la nuit précédente, nous ne nous étions pas couchées ; ordre nous était donné de préparer nos malades pour être évacués sur l’hôpital de Rethel.

A 1 heure du matin, un de nos prêtres soldats nous donna la Sainte Communion et nous fit consommer la Sainte Réserve ; nous avions tant besoin du Divin Maître ! Puis le tabernacle resta ouvert, et le cœur bien gros nous avons éteint la petite lampe du sanctuaire. Dès les premières lueurs du jour, les ambulances arrivaient, et chaque ambulance emporta dix malades et une de nos Sœurs. A 7 heures du soir, en dernier, je quittai le cher hôpital.

Il nous fut impossible, à cause des bombardements, d’être à Rethel à 45 kilomètres, avant le lendemain après-midi. Quel spectacle le long des routes ! Mitraillés par les avions, les malheureux gisaient sur le chemin, les ambulances les emportaient vers Rethel. En même temps que notre voiture il en arrivait : plus de jambes… le dos en lambeaux, déchiquetés, c’était affreux !

Ma Sœur Supérieure de Rethel et ses compagnes recevaient les évacués, les blessés militaires, les blessés civils… elles ne se couchaient plus depuis plusieurs nuits, ayant donné même leurs matelas. Devant une pareille surcharge, et le danger étant là encore bien grand, car des maisons étaient démolies par les bombes ou flambaient encore, l’autorité militaire décida de nous envoyer plus loin. Alors ce fut la séparation ; nous ne devions pas abandonner nos malades : Reims, Epernay, Sézanne, Nogent sur Marne… Enfin, après six jours d’angoisse, nous nous retrouvons toutes nos Sœurs et moi ici. Nous avons vu la mort de bien près, mais le bon Dieu nous a protégées, car c’est par milliers que l’on peut compter les morts civils sur les routes. C’est un spectacle d’horreur que nous ne pourrons oublier. »

 

Sœur Annie, Archiviste Provinciale

 

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