Histoire

C’est en 1972, à la demande de l’Archevêque de Toulouse, qu’arrivent dans le quartier des Izards les trois premières Filles de la Charité. Depuis 1950, une paroisse s’y est constituée autour d’une ancienne chapelle de la Maison de Repos du Grand Séminaire de Toulouse, aujourd’hui démolie et remplacée par un lycée technique public. Tout autour, les terres maraîchères vont laisser place petit à petit à des cités diverses ainsi qu’à des barres et des tours. Toute une population étrangère arrive peu à peu dans le quartier dont une majorité de familles musulmanes, des gens du voyage et des familles en situation de précarité.

La paroisse a du mal à s’étoffer. Un prêtre y est affecté, mais n’habite pas sur place. Seul un préfabriqué tient lieu de salle de réunions. La Communauté répond donc à l’appel de l’Église par l’envoi des premières Sœurs, dont une infirmière à domicile et une aide-soignante. Comme logement, elles auront un simple studio. Par la suite, elles changeront plusieurs fois d’appartements, toujours exigus ou vétustes. Dans une barre, elles resteront 28 ans, et depuis 2 ans (2018), suite à sa démolition, nous sommes dans une tour, toujours dans le même secteur.

Témoignages

Actuellement, nous sommes quatre. Notre aînée, 89 ans, Sœur Marie-Vincent est là depuis 40 ans et a vu grandir plusieurs générations. Elle va encore visiter des personnes seules et participe à l’alphabétisation de certaines. Écoutons-la :

« Nous avons toujours voulu vivre dans la simplicité et partager les conditions de vie des autres habitants du quartier par le logement, l’environnement, les relations diverses avec les voisins ; la participation aussi à la pastorale par le catéchisme et la liturgie, s’il y a lieu… Nous privilégions le souci des plus démunis, les situations de détresse car “Il n’y a pas d’Église, s’il n’y a pas le souci du plus petit”. C’est même là l’objet de notre quatrième vœu !

Le témoignage le plus difficile pour notre entourage et quelquefois pour nous-même, est celui du Vœu d’obéissance ! Par exemple, telle décision ou tel changement, ou départ d’une sœur, peut être mal compris… Entre nous, nous essayons de vivre la charité fraternelle par l’entraide, l’écoute, malgré le décalage de l’âge et des points de vue. Mais la prière reste la clef de voûte de notre vie et de notre joie de pouvoir vivre au milieu de personnes si variées, où le Christ est en attente !

À une réunion de secteur, un « pasteur chevronné » déclarait un jour haut et fort : « Il peut y avoir quatre ‘consacrées’ qui ne font concrètement rien, mais elles prient, elles vivent la pauvreté, la chasteté, l’obéissance, elles servent les pauvres. Elles vivent de façon radicale l’Évangile. Aux Izards, dans le contexte actuel, c’est un peu ce que nous vivons »

 

Depuis onze ans, une plus jeune, Sœur Danielle, est arrivée. Étant infirmière, elle donne des soins à domicile dans le quartier et consacre l’autre mi-temps à l’aumônerie de l’Hôpital de Purpan. Elle va vous dire elle-même comment elle vit cela :

« Pour exprimer un peu la richesse de ce que je reçois dans la rencontre avec les personnes soignées, tant à domicile qu’à l’hôpital, il me semble que le point commun et essentiel pour moi est cette vérité de l’être que je peux pressentir à travers le « dépouillement » des personnes.

Ce sont en effet des personnes en situation de vulnérabilité : limites physiques, sociales, intellectuelles, isolement ou perte de capacités en lien avec la maladie, etc… À travers cette fragilité qui peut me déranger intérieurement parfois, peut émerger de manière étonnante ce que la personne porte de plus beau : cette capacité à être en relation, à aimer et se laisser aimer.

Ma joie est là : Dieu présent au cœur de l’homme de manière tellement discrète que souvent, je passe à côté sans le voir.

Je pense à une personne âgée tellement sourde qu’elle ne peut plus communiquer par la parole, un peu perdue, incapable de bouger seule dans son lit et qui me regarde m’approcher avec un sourire lumineux juste parce que je prends un tout petit peu de temps avec elle.

Je pense à un homme et une femme âgés qui, limités dans leur chambre d’hôpital, souffrants et dépendants des autres sont malgré tout, le cœur qui écoute parfois la peine d’un soignant, à cette dame jeune encore qui évoque sa mort possible avec gravité et qui a pu être source d’amitié, de réconfort et témoigner de sa foi auprès de sa voisine de chambre alors qu’elle-même est éprouvée dans sa foi par la maladie.
Je pense à C. : elle a une maladie psychiatrique grave. Après la douche, alors que je suis à ses pieds en train de l’aider à s’habiller, elle me caresse la tête et me dit : « Merci Danielle ! », me réclame un « poutou  » ou me fait une déclaration d’amour !
Ces personnes qui se situent dans une vérité de l’être, moins dissimulée par les faux-semblants, me ramènent à l’essentiel. Elles m’ont fait cheminer intérieurement, m’ont aidé à accepter ce que je suis avec mes limites (même si le chemin n’est jamais fini), à rendre grâce aussi pour ce que Dieu a déposé en moi et en chacun de meilleur. »

 

En 2014, Sœur Dominique, présente dans le secteur depuis 30 ans, est envoyée vers une autre mission, au service des Familles des détenus à Roques-sur-Garonne. Deux autres sœurs arrivent, dont Sœur Anne-Marie et moi-même. Je laisse la parole à Sœur Anne-Marie :

« J’ai 78 ans et suis à Toulouse depuis 3 ans. Ma mission se concrétise au Centre social où je fais 2 heures de bénévolat le lundi matin, et où je retrouve un groupe d’une quinzaine de personnes pour une « conversation anglaise ». La moitié de ces personnes sont d’origine maghrébine, ce qui me donne de vivre sur le terrain l’amitié islamo-chrétienne (je fais partie du GAIC, le groupe d’amitié islamo-chrétienne).
Puis, le mardi matin, je rejoins l’École de Production, avenue de la Grande Bretagne, où j’aide Fousseny, un jeune malien, dans l’apprentissage du français. Mais c’est l’accompagnement de réfugiés syriens qui m’occupe le plus, depuis 2 ans. Je fais partie d’un collectif d’une dizaine de bénévoles, « Les voisins solidaires des réfugiés syriens  » ; nous nous retrouvons tous les 15 jours minimum, quand il n’y a pas d’urgence. Les décisions de démarches administratives pour éviter les expulsions des squats, pour la recherche des avocats, pour l’accompagnement au tribunal, sont prises en commun. Nous avons la chance d’avoir avec nous un médecin, une sage-femme qui vont sur le terrain.

En ce qui me concerne, j’accompagne une famille depuis 2ans maintenant, à la Préfecture, à Pôle Emploi, à la CAF, auprès de l’assistante sociale, aux impôts etc…etc…
Je vis ma consécration de « servante des pauvres », en accueillant ces étrangers, me rappelant cette parole de Jésus (Mt 25) « J’étais étranger et vous m’avez accueilli  », et cette parole de Saint Vincent « Aimons Dieu, à la force de nos bras, et à la sueur de nos visages  ». En effet, c’est une grâce de se « fatiguer » au service de ses frères les plus démunis, et aussi de les porter dans la prière. Ils ont tant à nous apprendre… Ils nous apportent tant de richesses… J’apprécie beaucoup de pouvoir faire une relecture de notre vécu avec le père François André, chaque mois, et aussi dans mon équipe d’ACO et de RMO. Je sais que ces personnes rencontrées ont surtout besoin de respect, de confiance, d’amour. Et ainsi, j’essaie de vivre ma vocation de Fille de la Charité, « toute donnée à Dieu pour le service des pauvres  ».

 

Quant à moi, Sœur Solange, 80 ans depuis peu, je suis plus investie auprès des gens du voyage, la catéchèse du quartier, la liturgie, l’écoute des personnes… Avec des problèmes de santé, je dois laisser un peu de lest…

 

 

La vie communautaire est un soutien pour chacune. Nous nous retrouvons tous les jours pour les repas et les temps de prière commune. La vie fraternelle est importante et primordiale. C’est une richesse ! Par exemple, dernièrement, j’ai été hospitalisée durant un mois ; tous les jours, mes sœurs se sont relayées pour me rendre visite ! Lorsqu’on est malade, c’est comme du soleil qui vient vous réchauffer… comme le Seigneur qui vous visite !

Nous avons 67, 58, 55, 20 ans de vie consacrée à Dieu ! Nous renouvelons nos vœux tous les ans, et tous les ans, nous redonnons avec joie notre vie à ce Dieu et Père qui nous a appelées un jour !

Comme saint Vincent nous le demandait il y a 400 ans, notre chapelle, c’est toujours l’église paroissiale, notre cloître, les rues de la ville, et notre cellule, une chambre de louange… puisque nous vivons dans un appartement, proche des gens simples ou démunis.

Personnellement, je ne regrette rien ! Quel que soit notre âge, nous avons toujours quelque chose à donner, ne serait-ce qu’un sourire. Il suffit parfois de peu de chose pour permettre à l’autre de se remettre debout. Je rends grâce au Seigneur pour tout ce qu’Il me donne chaque jour !

 


Sœur Solange BONALDO
Fille de la Charité, Communauté des Izards

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