Sœur Suzanne (témoignage)

 

 

Fille de la Charité : titre qui lui convient parfaitement.

 

 

 

Fille, parce que « petite en taille », mais surtout parce que « Enfant de Dieu ».

Et s’il y a bien un mot qui décrit pleinement sœur Suzanne, c’est la charité, une charité bien ordonnée, avec une gratuité pure.

Lors de sa dernière mission en Tunisie, sœur Suzanne mettait sa propre pauvreté au service de la pauvreté des autres.

 

En effet, pour sœur Suzanne, sa pauvreté était d’être dépendante « de chauffeurs », c’est-à-dire de dames qui passaient la prendre sur Tunis pour aller visiter des familles, qu’elle avait soigneusement réparties « par tournées ». Une tournée correspondait à la visite de 5 ou 6 familles plus ou moins dans le même secteur.

Sœur Suzanne était toujours très attendue et accueillie les bras grands ouverts. C’était comme un rayon de soleil qui entrait dans les maisons. Elle était toujours très respectueuse et très respectée.

 

Cet immense respect mutuel était dû au fait que sœur Suzanne savait écouter, entendre et comprendre, sans poser de question indiscrète, sans être dupe. Elle savait comprendre les misères que ces familles traversaient, elle savait discerner, porter un regard juste sur la situation tout en gardant également une juste distance. Elle ne s’imposait pas. Elle réfléchissait inlassablement sur ce qu’elle était en capacité de faire, sans le moindre découragement et toujours dans la confiance et l’abandon.

 

Malgré déjà son âge avancé, elle était toujours très vive d’esprit et moderne, elle avait les pieds sur terre et était dotée d’un bon sens. Elle était attirée et appréciée des jeunes. Elle voulait rendre le monde plus juste et « mettre des hommes debout » selon son expression.

Elle ne voulait pas les rendre dépendants de nos aides, mais elle voulait tout faire pour les rendre autonomes, en les aidant à ouvrir un petit commerce, ou en leur faisant des prêts à taux zéro. Et entre nous, nous avions pour accord, que s’ils remboursaient avec retard ou pas complètement, ce n’était pas cela le plus important. « Petit à petit, l’oiseau fait son nid », disait-elle. Parfois, elle n’hésitait pas à les secouer un peu lorsque cela était nécessaire. « Aide-toi et le ciel t’aidera ». Elle nous disait aussi « on fait notre part et le reste ne nous appartient pas ».

 

Sœur Suzanne était aussi impressionnante par son énergie débordante. Nous les plus jeunes, on avait du mal à la suivre et nous n’aurions pas pu tenir son rythme. Nous étions vidées par une tournée alors que sœur Suzanne avait l’après-midi même, les rencontres du 3ème âge, et repartait en tournée le lendemain matin. C’était elle qui nous donnait toujours l’impulsion, surtout après la révolution tunisienne.

Durant les trajets en voiture, c’était le temps des échanges, des confidences sur nos vies et aussi le temps de petites catéchèses. L’un de ses passages préférés était Matthieu 25 : « Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais un étranger et vous ne m’avez pas recueilli ; nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; malade et en prison et vous ne m’avez pas visité. En vérité, je le déclare, chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait ».

 

En Algérie, elle a pris des risques parfois aux dépens de sa vie.

Une fois, elle voulait rendre visite à une pauvre veuve qui vivait dans un endroit très reculé où aucun transport en commun n’accédait. Après une bonne heure de marche, sous un soleil de plomb, la femme a reconnu sœur Suzanne et s’est écriée : « Mon Dieu, qu’il faut que Dieu soit grand pour vous envoyer jusqu’à moi ! »

 

Sœur Suzanne nous a marquées non seulement pour ses actes de charité envers les plus pauvres, mais surtout, pour son exemplarité. Elle nous disait de « ne jamais négliger une occasion de faire un acte de charité aussi petit et aussi anodin soit-il ».

Elle a toujours fait ce qu’elle a pu pour les autres et cela jusqu’au bout.

Elle a placé toute sa vie sous la protection de la Sainte Vierge, tout en étant entièrement tournée vers le Seigneur. D’ailleurs elle m’écrivait « l’amitié qui nous unit en Celui qui nous manifeste chaque jour son Amour ».

 

La Foi et l’Amour ne se séparent pas.

La Foi mène à l’Amour.

L’Amour mène à la Foi.

 

 

 

Sœur Suzanne (obsèques)

 

Avec ta famille, tes sœurs de communauté, tes amis, nous sommes là pour un A-DIEU dans la paix comme furent tes derniers jours.

Sœur Suzanne est née le 15 avril 1931 à Tunis. En septembre 1952, elle quitte sa famille pour le Séminaire des Filles de la Charité à Alger.

A sa sortie du Séminaire, elle est placée dans une maison au cœur d’Alger pour s’occuper d’un jardin d’enfants.

Personnellement, je n’ai jamais vécu avec sœur Suzanne en communauté, sauf depuis son arrivée à Blan pour des soins. Mais la province d’Algérie était à taille humaine, et nous vivions très proches les unes des autres. Là, j’ai remarqué son exigence pour elle et pour les autres.

Un fait marquant au cours des années 1954-1962 : une Algérienne est blessée par un membre de l’OAS (Organisation Armée secrète). Tout le monde fuit. Sœur Suzanne relève la dame et l’accompagne à la communauté… je ne dis pas la suite… puis sœur Suzanne eut son changement car l’OAS était à sa suite !

Elle poursuit sa mission en Algérie, puis à Tunis, en essayant de mettre la ‘femme debout’. Elle avait des dons pour la couture, le tricot… elle se contentait de petites salles pour réunir les jeunes.

Sa dernière mission fut la réalisation à Tunis du fond ‘Micro crédit’ ; là elle fut aidée par un groupe d’amies bénévoles (tunisiennes, étrangères), et elle disait « un pauvre avait besoin d’une certaine somme d’argent, je criais vers le Seigneur mon besoin et une enveloppe arrivait ».

Une vie toute donnée au Seigneur, aux Pauvres.

 

 

Témoignage du père Hiss

 

Sœur Suzanne était un évangile illustré.

On pourrait rassembler les épisodes de  sa vie et la voir avec les lépreux, la Samaritaine, les aveugles et les boiteux. De Cana jusqu’au pied de la Croix. Au Temple ou au désert.

« Malheur à moi si je ne vis pas l’Evangile ». Sans délai, ni tiédeur. Elle partait vers les pauvres comme en urgence. Toute une vie d’urgence.

Il ne lui suffisait pas de les soulager, elle s’acharnait à leur trouver des solutions durables. On voyait le Royaume grandir autour d’elle : on a même vu des manchots devenir peintres, des estropiées tricoter, des paralysés faire des coures de chariot, des dépressifs jubiler et des illettrés obtenir un diplôme ! Mais gare à celui ou celle qui voulait « profiter » de sa pauvreté. Elle admonestait, elle exigeait des résultats. Ses colères n’étaient que des preuves d’amour, une manière d’accorder sa confiance. Méthodique et tenace dans sa façon de combattre la pauvreté, elle savait susciter le meilleur des autres pour les entraîner dans ce combat. Elle donnait envie de faire le bien.

 

Témoignage de sœur Marie Bernadette Brêteau

 

Je garde d’elle le témoignage d’une âme de foi, dotée d’un grand amour des pauvres pour lesquels elle s’est dépensée sans compter, ne s’arrêtant pas à sa propre fatigue. Elle a été courageuse face à la maladie.

 

D’une religieuse de Puylaurens

 

J’ai senti que sœur Suzanne voulait nous livrer un message. Elle s’est donnée jusqu’au bout.

 

 

 

 

Sœur Simone (obsèques)

 

J’ai la lourde charge d’extraire quelques passages de ce que fut ta longue vie.

Tu es née à Mazamet, dans le même département que Blan où tu as vécu 35 ans.

En 1950, tu entres dans la Compagnie des Filles de la Charité.

7 ans plus tard, tu es Directrice de l’Ecole d’Infirmières de Monaco.

12 ans après, ce sera toujours la direction de l’école d’infirmières à l’hôpital Saint-Joseph à Paris.

1973 : après un appel des autorités algériennes, tu mets en œuvre une école paramédicale pour former et donner accès au diplôme d’aide-soignante. Le temps venu, tu laisses ta place tout simplement et humblement, après avoir confirmé ces jeunes algériens dans leur responsabilité.

Revenue en France, tu affrontes le problème de nos sœurs rapatriées d’Algérie ; sans vouloir limiter la question aux membres de la communauté, tu envisages plus largement l’accueil des personnes plus modestes du canton avec l’aide de Monsieur Latger, maire de la commune, qui a été le 2ème pilier de cette maison.

Tu entreprends d’acquérir le diplôme de directeur d’Etablissement que tu obtiens avec les félicitations du jury. Tu as su gagner la confiance des autorités d’Etat par le sérieux de ton travail. Attentive au bien des personnes : employés, résidents, sans bruit, sans façon, tu formes le personnel, leur proposant des études pour que les résidents soient mieux soignés et aussi que le personnel accède à une qualité professionnelle supérieure et trouve une vie meilleure.

Les résidents sont pour toi des personnes toutes estimables qu’il convient d’accompagner dans leur nécessité  de santé et de relations sociales jusqu’en fin de vie.

Avec courage et détermination tu entreprends de mettre aux normes cette maison de retraite comme l’exigeaient les décrets de l’Etat. Encore une fois, Monsieur Latger apporte son appui au Conseil Général. Avec acharnement tu cherches toutes possibilités de financement, le docteur Calmettes en est témoin, avec confiance, sans désespérer dans les moments d’angoisse lorsqu’il fallait assurer le règlement des factures.

 

Sœur Simone, rejoins ceux que tu as aimés en toute tranquillité, tous les crédits sont réglés.

Puis tu entres dans le chemin le plus pénible, pour toi ou pour nous ? Dans ce chemin, comme le souligne le père Hiss, « dans le silence plein de communication », tu nous suivais avec un regard bleu, distribuant un sourire qui nous réjouissait.

Tu nous as marquées par ton insistance sur la vision de la personne humaine dans sa globalité, dans sa singularité, dans sa liberté. Ton souci jusqu’à la mort, accompagner le vivant, le respect pour la personne âgée, tu as été un témoin lumineux.

 

Quel chemin ! Quel travail !

 

 

Témoignage du père Hiss

 

Sœur Simone était un sourire de ravissement : c’était son arme d’évangélisation massive. Une arme bien pacifique qui atteignait toujours son but et qui touchait les gens qu’elle rencontrait. Il est vrai que sa parole était devenue rare et son élocution difficile, mais qu’importe puisque son expression principale traduisait une joie indicible. Elle pouvait passer de longs moments dans un silence plein de communication. Elle donnait de l’affection et quêtait une affection plus haute dans l’attente de son Époux. La sœur sourire était aussi sœur mille fleurs. Elle distribuait ses bouquets discrètement sur un bureau, à la chapelle, chez une résidente… C’était sa façon de mettre du beau dans la vie quotidienne. Ces bouquets parlaient pour elle, dans un langage que tout le monde pouvait comprendre. Il est bien vrai que la maison de Blan a été façonnée par cette poésie et cette vision édénique, qu’elle voulait traduire de cette façon, plutôt que par des directives administratives. Sa spiritualité ne pouvait passer que par une humanité sensible, tactile et odorante. C’était une sœur de l’ombre qui amenait partout la Lumière.

 

 

Quelques mots du personnel

 

Quelques mots du personnel avant de vous dire au revoir…

 

Merci pour tous les professionnels que vous avez formés et que vous avez pris sous votre aile. Vous nous avez épaulés, chacun à notre tour, dans des moments difficiles, en allant au-delà de votre rôle de Directrice.

Merci pour tous les résidents que vous avez réconfortés, accompagnés dans leur souffrance, par un sourire, une main tendue.

Merci pour toutes les familles que vous avez reçues, écoutées, réconfortées parce qu’elles étaient dans la peine ou la douleur.

Merci aussi pour et inconnu, perdu, sans domicile, qui avait faim et que vous avez rassasié par une soupe chaude.

 

Il restera de vous ce que vous nous avez donné, votre générosité, votre humanité, votre rigueur, votre dévouement, pour que cette maison continue à être ce que vous avez créé.

Il restera de vous, de votre jardin, une rose oubliée qui ne s’est pas fanée.

Un sourire à jamais gravé dans  nos cœurs.

Il restera de vous ce que vous avez semé tout au long de votre vie, à notre tour, maintenant de transmettre ce que vous nous avez appris.

 

Aujourd’hui, nous vous disons au revoir.

Nous espérons que, silencieusement, vous avez rejoint ceux que vous aimiez,

Ceux avec qui vous avez partagé le travail, le quotidien dans la bienveillance,

Ceux que vous avez aidés et qui ont eu la chance de partager un instant de votre vie.

 

 

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